30/03/2004

"Le Léthé" de Baudelaire

Viens sur mon coeur, âme cruelle et sourde,

Tigre adoré, monstre aux airs indolents;

Je veux longtemps plonger mes doigts tremblants

Dans l'épaisseur de ta crinière lourde;

                    

Dans tes jupons remplis de ton parfum

Ensevelir ma tête endolorie,

Et respirer, comme une fleur flétrie,

Le doux relent de mon amour défunt.

 

Je veux dormir! dormir plutôt que vivre!

Dans un sommeil aussi doux que la mort,

J'étalerai mes baisers sans remors

Sur ton beau corps poli comme le cuivre.

 

Pour engloutir mes sanglots apaisés

Rien ne me vaut l'abîme de ta couche;

L'oubli puissant habite sur ta bouche,

Et le Léthé coule dans tes baisers.

 

A mon destin, désormais mon délice,

J'obéirai comme un prédestiné;

Martyr docile, innocent condamné,

Dont la ferveur attise le supplice,

 

Je sucerai, pour noyer ma rancoeur,

Le népenthès et la bonne ciguë

Aux bouts charmants de cette gorge aiguë

Qui n'a jamais emprisonné de coeur.


22:43 Écrit par Titevie | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

"Tristesse" de Musset

J'ai perdu ma force et ma vie,
Et mes amis et ma gaieté;
J'ai perdu jusqu'à la fierté
Qui faisait croire à mon génie.

 

Quand j'ai connu la Vérité,
J'ai cru que c'était une amie;
Quand je l'ai comprise et sentie,
J'en étais déjà dégoûté.

 

Et pourtant elle est éternelle,
Et ceux qui se sont passés d'elle

Ici-bas ont tout ignoré.

 

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde.
Le seul bien qui me reste au monde
Est d'avoir quelquefois pleuré.


20:13 Écrit par Titevie | Lien permanent | Commentaires (13) |  Facebook |

"Elégie" de Claude de Malleville

Philis, quitte pour moy cette humeur trop farouche,
Flatte mes passions, approche-moy ta bouche,
Et du plus doux baiser que l'amour puisse offrir,
Appaise le tourment que tu me fais souffrir.
Ah! mon Dieu, je le sens et mon ame embrasée
Reçoit en ce baiser la celeste rosée!
Philis, cette liqueur que tu me fais gouster,
D'un charme nompareil vient mon coeur enchanter.
C'est l'unique aliment des ames bienheureuses,
Le remede fatal des flâmes amoureuses,
Le nectar que Venus donne à son favory
Et le laict dont Amour comme enfant est nourry.

O baiser, pour chanter les graces que vous faites,
Il me faut un langage aussi doux que vous estes.
Il faut que mon discours ayt d'aussi vives fleurs
Que celles dont sa lévre emprunte les couleurs,
Que le miel que sa bouche en la mienne distille,
Et que mesme son feu passe jusqu'à mon stile.
Et certes le jasmin, les rozes et l'encens
N'ont rien de comparable à l'odeur que je sens
Alors que le doux air qui sort de son haleine
Esvante les ardeurs de ma cuisante peine.
Tout ce qu'ont les zephirs de plus delicieux,
Tout ce que l'Arabie a de plus precieux
Et tout ce que l'Olimpe en ses pompes supresmes
Offre de plus exquis aux bouches des dieux mesmes,
Ce baiser me le donne, et ses charmes sont tels
Que je ne me tiens plus du nombre des mortels.

La liqueur que je gouste est le jus de cette herbe
Qui d'un simple pescheur fit un dieu si superbe,
Et qui, le dépoüillant de toute impureté,
Le combla des douceurs de l'immortalité.
O chef-d'oeuvre du ciel! ô sujet de ma joye!

En ce baiser humide où mon ame se noye,
Il semble que ta langue avecque ses appas
Demande sans parler si je ne t'ayme pas.
Oüy, je t'ayme, Philis, et d'une amour si forte
Qu'à tout autre desir mon coeur ferme la porte.
C'est en tes seules mains que j'engage ma foy.
Je ne reconnois point de puissance que toy
Et ne veux consacrer mes travaux et mes veilles
Qu'à l'immortel honneur de tes rares merveilles.

Mais veux-tu rallumer par un second baiser
L'ardeur que le premier a tasché d'appaiser,
Et par mille souspirs qui rameinent ma flame
Veux-tu faire un brasier au milieu de mon ame?
Veux-tu me consumer dans tes embrasemens
Et suspendre ma vie en des ravissemens?
O dieux, qu'en tes faveurs je t'esprouve cruelle!
Que ce remede est doux, mais qu'il est infidelle!
Que ta compassion a pour moy de rigueur
Et que ta douceur mesme est amere à mon coeur!

Philis, reprens pour moy cette humeur si farouche;
Ne flatte point mes voeux, n'approche point ta bouche,
Et du plus doux baiser que l'amour puisse offrir,
N'irrite point le mal que tu me fais souffrir.


19:33 Écrit par Titevie | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/03/2004

Phèdre à Hyppolite: Acte II Scène V, in "Phèdre" de Racine


Ah ! cruel, tu m'as trop entendue.
Je t'en ai dit assez pour te tirer d'erreur.
Hé bien ! connais donc Phèdre et toute sa fureur.
J'aime. Ne pense pas qu'au moment que je t'aime,
Innocente à mes yeux je m'approuve moi-même ;
Ni que du fol amour qui trouble ma raison
Ma lâche complaisance ait nourri le poison.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tu ne me détestes.

Les Dieux m'en sont témoins, ces Dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal à tout mon sang ;
Ces Dieux qui se sont fait une gloire cruelle
De séduire le coeur d'une faible mortelle.
Toi-même en ton esprit rappelle le passé.
C'est peu de t'avoir fui, cruel, je t'ai chassé.
J'ai voulu te paraître odieuse, inhumaine ;
Pour mieux te résister, j'ai recherché ta haine.

De quoi m'ont profité mes inutiles soins ?
Tu me haïssais plus, je ne t'aimais pas moins.
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
J'ai langui, j'ai séché, dans les feux, dans les larmes.
Il suffit de tes yeux pour t'en persuader,
Si tes yeux un moment pouvaient me regarder.
Que dis-je ? Cet aveu que je viens de te faire,
Cet aveu si honteux, le crois-tu volontaire ?
Tremblante pour un fils que je n'osais trahir,

Je te venais prier de ne le point haïr.
Faibles projets d'un coeur trop plein de ce qu'il aime !
Hélas ! je ne t'ai pu parler que de toi-même.
Venge-toi, punis-moi d'un odieux amour.
Digne fils du héros qui t'a donné le jour,
Délivre l'univers d'un monstre qui t'irrite.
La veuve de Thésée ose aimer Hippolyte !
Crois-moi, ce monstre affreux ne doit point t'échapper.
Voilà mon coeur. C'est là que ta main doit frapper.
Impatient déjà d'expier son offense,
Au-devant de ton bras je le sens qui s'avance.

Frappe. Ou si tu le crois indigne de tes coups,
Si ta haine m'envie un supplice si doux,
Ou si d'un sang trop vil ta main serait trempée,
Au défaut de ton bras prête-moi ton épée.
Donne.

22:21 Écrit par Titevie | Lien permanent | Commentaires (4) |  Facebook |

"Tout Entière" ... de Baudelaire

Le Démon, dans ma chambre haute,
Ce matin est venu me voir,
Et, tâchant à me prendre en faute,
Me dit: «Je voudrais bien savoir,
 

Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,


Quel est le plus doux.» - O mon âme !
Tu répondis à l'Abhorré :
«Puisqu'en Elle tout est dictame,
Rien ne peut être préféré.


Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me séduit.
Elle éblouit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit ;


Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.


O métamorphose mystique
De tous mes sens fondus en un !
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!»

21:27 Écrit par Titevie | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |